L'essence de rose bulgare est la plus recherchée
et la plus chère au monde. Après une chute de cette industrie à la fin du
communisme puis une reprise en 2001, une nouvelle menace ébranle aujourd'hui la
fabrication du précieux liquide: le changement climatique. Reportage à
Kazanlak, capitale de la Vallée des Roses.
Rose damascène bulgare, la plus prisée du monde.
Une denrée précieuse
La Vallée des roses se situe en Bulgarie
centrale, entre les Monts Balkans et la Chaîne montagneuse de Sredna Gora. En
ce mois d'août, elle ne recèle pas d'attractions particulières pour le touriste
estival. C'est que le trésor local éclot au printemps. Il s'agit de la rose
damascène. Des 5000 variétés de roses qui existent au monde, la rose bulgare,
qui pousse uniquement dans cette vallée, donne l'essence réputée comme la plus
pure au monde. Produite depuis des siècles, la « Rose Absolue » est
un composant phare de la haute parfumerie, pour de grands noms comme Chanel,
Givenchy ou Dior. En 2007, un litre du précieux liquide valait près de 6000
euros, deux fois plus que le prix de l'or!
Vallée des roses, située entre les Monts Balkans et la Chaîne montagneuse de Sredna Gora.
En 2009, crise économique oblige, la demande
internationale a baissé. Le prix du liquide au litre a chuté à 4900 euros. Ce
n'est pourtant pas ce qui inquiète Nedko Nedkov, directeur de l'Institut de la
Rose et des plantes aromatiques à Kazanlak. « Les crises économiques vont
et viennent. L'essence de rose bulgare occupera toujours une place de choix sur
le marché international. Ces 3 ou 4 dernières années, nous sommes confrontés à
un problème bien plus tenace: le changement climatique! Les pluies sont
moins abondantes dans la région, ce qui affecte directement l'essence contenue
dans la rose. »
Subtilités de la nature chamboulées
C'est que l'essence extraite de la rose damascène
dépend étroitement du climat continental humide qui prévaut dans la vallée de
la Rose. Au printemps, il y fait chaud, les pluies sont peu fortes mais
répétées, le ciel couvert. L'essence des roses y est délicatement nourrie en
humidité, puis retenue en abondance dans les fleurs jusqu'à la cueillette.
Comme l'essence s'évapore peu, le rendement des roses est très élevé lors du
processus de distillation.
Une industrie vieille de plusieurs siècles. Ici, un système de distillation du 18ème.
Le climat exceptionnel de la région a doté la
rose bulgare d'une autre subtilité. Contrairement aux régions productrices
d'essence concurrentes comme le Maroc ou la Turquie, la rose de Kazanlak n'est
pas exposée aux rayons du soleil. Elle fabrique une fine couche de cire
protectrice, qui empêche la formation d'acides nocifs dans l'essence. C'est ce
qui confère à l'essence de rose bulgare sa pureté et sa réputation mondiales.
Avec la diminution des pluies, tout ce minutieux processus est chamboulé.
« Mais pour l'instant, la qualité de l'essence de rose n'est pas altérée,
comme le montrent nos derniers tests. », explique Vessela Terzieva,
manager de la branche à Biolandes Bulgarie, une entreprise très présente dans
l'industrie d'essence de rose. « Le problème réside surtout dans le
rendement des fleurs et des champs». Six ou sept ans auparavant, 3 tonnes de
roses étaient nécessaires pour fabriquer un litre du précieux liquide.
Aujourd'hui, il en faut 4!
Institut de recherche sur la rose et les plantes médicinales à Kazanlak, capitale de la Vallée des roses.
Baisse de rendement et solutions envisagées
Pour les producteurs, la conséquence immédiate du
changement climatique se décline dans l'augmentation du coût de production de
l'essence de rose. Ils prévoient donc que le prix du délicat fluide va
s'accroître de manière conséquente ces prochaines années.
Du point de vue scientifique, certaines
technologies permettent de compenser partiellement le manque de pluie. La plus
répandue d'entre elles est le « goutte à goutte », une technique
d'irrigation douce qui permet de garder une humidité contrôlée autour de la
racine de la fleur.
Mais pour l'instant, intégrer un tel
investissement dans le processus de fabrication d'essence de rose est trop
onéreux. « Et puis, il serait vain de vouloir lutter complètement contre
les nouvelles conditions climatiques . », à l'avis de Vessela
Terzieva. « C'est une donne à laquelle tous les acteurs du secteur devront
s'adapter. Mais il ne faut pas dramatiser. Ni la fleur ni l'essence de rose
bulgare ne vont s'éteindre. Nous nous acheminons simplement vers un
resserrement du marché. »
Essence de rose bulgare.
Au-delà des arguments financiers, on peut tout de
même se demander si la rose survivra, à terme, au changement climatique qui
ébranle les conditions de sa notoriété. Voire, comme pour d'autres espèces, de
son existence-même.