« Cela n'a jamais été comme ça, avant. Maintenant, en tant que banquier, je porte une marque de honte. Même dans ma propre famille. »
C'est Adrian*, banquier new-yorkais d'une quarantaine d'années, qui s'exprime ainsi. Il s'occupait des relations avec la clientèle sociétaire dans une grande banque de New York, mais la crise ayant eu raison de son poste, il est maintenant risk manager dans cette même banque. Je les ai rencontrés, lui et son jeune collègue John*, pour un dîner italien à Tribeca et une discussion honnête.
Adrian et John sont perplexes, et même franchement agacés, lorsque nous évoquons la réputation négative que les banquiers en général ont récolté de la crise financière. John: « c'est impossible d'avoir une discussion intelligente sur le sujet: les gens subissent un lavage de cerveau de la part des médias ». Tous deux ont à cœur de défendre le système des bonus, qu'ils considèrent comme incompris: « si une banque renoue avec les profits, qu'elle rembourse les subventions reçues, elle doit démontrer qu'elle accorde de la valeur à ses employés. Elle doit les récompenser, sinon, ils s'en vont! » Pour Adrian, les bonus sont adaptés à la volatilité du secteur: ils peuvent être augmentés ou supprimés en fonction des résultats, tandis que « on ne peut pas réduire un salaire de 25% une fois, et l'augmenter de 25% la fois d'après... ».
C'est surtout John qui parle durant notre entretien d'une heure, et l'on sent de la colère derrière ses explications, notamment contre les journalistes, qui « montrent du doigt », selon lui sans connaître la situation. Mais ce n'est pas seulement cela qui le fait parler vite, insister, préciser: oui, admet-il, il y a eu des escrocs, des « courtiers vautours », des failles dans l'évaluation des risques; mais le problème, à ses dires... c'est le consommateur!
« On ne peut pas dire: c'était de la publicité mensongère, j'ai été arnaqué... Il faut assumer ses actes. Les gens prenaient des hypothèques, faisaient des investissements, vivaient bien au-dessus de leurs moyens. C'est le rêve américain: avoir une maison, une voiture... mais ils ne pouvaient pas se le permettre! Ils ont parié, et le marché s'est effondré, ils ont perdu. Doit-on nous tenir pour responsables? Non! La seule personne à qui l'on peut faire des reproches, dans ce cas-là, c'est soi-même. »
Mes deux interlocuteurs ne mâchent pas leurs mots, et j'écoute attentivement parmi les cliquetis de fourchettes. Leur franc-parler fait du bien. Pourtant, comme par magie, le silence revient lorsque je leur demande – en me maudissant de n'avoir pas vu l'heure filer – leur avis sur la finance offshore et les paradis fiscaux, financiers et juridiques, dont j'aurai visité quelques spécimens au cours de ce voyage. « Nous ne sommes pas exposés à cela. » Ce fut tout...
Quoi qu'il en soit, pour Adrian et John, pas de doutes: les temps ont changé. Les banques seront dorénavant plus prudentes, les autorités plus présentes, les règles plus suivies. Pour combien de temps?
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*Prénoms fictifs.
Photos: bourse de New York, Wall Street.