FRANC FORT Reportage au cœur d’une ville qui représente l’idéal suisse à l’étranger, mais dont le pouvoir d’achat des touristes est réduit face une monnaie locale qui s’apprécie.
LUCERNE Au croisement de ruelles, deux australiens et une chinoise discutent de façon animée du coût de la vie à Lucerne. Interpellé, Camille Jacob résume sa situation : «En Australie, tout est moitié moins cher. Je préfère dépenser mon argent dans mon pays». En face de lui, Panny, une femme menue, originaire de Hong Kong : «Je suis venue il y a dix ans, je pouvais acheter des montres. Maintenant c’est impossible», désaprouve-t-elle. Son ami reprend: «A midi, pour des sandwiches et une boisson, j’ai payé 25 frs. En Australie, je mangerais dans un quatre étoiles pour ce prix là». Les trois visiteurs reprennent leur route, en planifiant d’écourter leur séjour.
«Kappelbrücke», le flux touristique est pourtant incessant. Appareil photo en mains, des visiteurs du monde entier se pressent sur le petit pont de bois, afin de remporter un souvenir de ce bref séjour en Suisse. A Lucerne, le tourisme représente 8% du PIB de la ville. En 2008, celui-ci rapportait 1.1 Mrd de frs à la ville, selon les chiffres communiqués par l’Office du tourisme. En 2010, plus d’1.1 Mio de nuitées ont été comptabilisées. Un tel record sera-t-il possible dans le contexte économique actuel?
En ville, une nuit d’hôtel coûte en moyenne 153 frs par personne. Au Lion Lodge, une auberge pour les voyageurs, les jeunes se succèdent à la réception. «Au mois de juillet l’hôtel était occupé à plus de nonante pourcent», constate Ashrafuzaman Ratan, le propriétaire. Il observe toutefois une diminution des clients américains et, selon ses prévisions, celle-ci pourrait encore empirer: «Lorsque les clients américains vont changer leur argent, ils sont choqués. Ils réalisent que pour un dollars, ils ont moins d’un franc». Et les européens ? «Je pense qu’ils viennent parce qu’ils avaient déjà réservé», suggère le propriétaire qui adapte le prix de la nuit en fonction du taux de change de l’Euro. Une nuit en dortoir passe ainsi du 27 euros par personne annoncé dans le guide gratuit de l’office du tourisme à 36 euros.
Dans la vieille ville, Ingrid Michalitza, la réceptionniste de l’hôtel des Alpes, explique que la situation est encore stable. Mais elle se dit inquiète pour l’avenir : «Si l’Euro reste si bas, les gens vont annuler», indique-t-elle en jetant un coup d’œil à son écran d’ordinateur pour suivre le cour de la bourse.
Quatre francs le café, trois francs deux décilitres d’eau en terrasse, plus de cinq francs un latte macchiato, les dépenses vont vites. Quelle solution pour une famille ? Une maman et ses deux enfants admirent la chapelle de la vieille ville: «Nous savions que c’était cher, mais la Suisse est si jolie», confie Kristin Sophia Benedict. Pour faire des économiques, ces allemands logent à quelques minutes en train du centre et partage la location d’une maison. «Et nous n’allons pas au restaurant», sourit la maman. Le budget pour la famille ? Environ 800 frs pour dix jours, répond-elle.
L’IMPORTANCE DES TOURISTES ASIATIQUES. A Lucerne, selon les chiffres de l’office du tourisme, les voyageurs en groupe représentent 26% du tourisme annuel. A quelques rues des cars, des groupes de voyageurs chinois, indiens et japonais découvrent les lieux. Bons clients, ils aiment acheter des produits suisses: «Les montres qui sont faites ici coûtent moins cher que dans notre pays», indique la thaïlandaise Suthirat Yoovidhya, qui voyage en groupe.
Au cœur de la ville, une vitrine laisse entrevoir un magasin de souvenirs dans lequel les touristes fourmillent : «Nous avons une saison fantastique. Mais nous avons naturellement peur de la montée du franc suisse», confie Robert Casagrande, propriétaire du magasin du même nom. En cas de baisse de vente, quelle serait la solution ? En ce qui concerne les montres, les couteaux et le chocolat, le gestionnaire indique ne pas pouvoir baisser les prix : «Nous les achetons en francs suisses», explique-t-il. Mais d’autres objets, tels que les coucous en provenance d’Allemagne, pourraient quant à eux connaître une légère réduction.
Cette prospérité ne fait toutefois pas l’unanimité. En face du fameux Lion, monument aux morts admiré par des centaines de touristes, une petite boutique connaît des temps difficiles. Entre quelques bibelots et autres souvenirs, des panneaux annoncent des réductions: «Les gens n’achètent que de petites choses, ils ne font que passer», indique le propriétaire du lieu après quelques réticenses. «Les touristes sont là, mais qu’est-ce que vous voulez faire si l’Euro et les dollars sont bas», complète sa femme.
LUCERNE, PRODUIT DE LUXE. Le directeur de l’office du tourisme de Lucerne relativise la situation actuelle. A ce jour, une baisse de 0.2% est observée pour les nuitées hôtelières en Suisse, mais à Lucerne durant ces mêmes si premiers mois de l’année, une hausse de 5.3% est mesurée. Il confie toutefois que c’est un «challenge» pour la ville et le canton. La solution envisagée ? «Nous devons nous positionner comme un produit de luxe, explique-t-il. Il faut plus cibler sur les personnes qui sont moins sensibles aux prix».
Un discours en résonance avec la stratégie du Palace de Lucerne. «Nous ne voulons pas nous lamenter, nous mettons en avant la qualité de nos offres, explique Ina Bauspless directrice de la communication pour Victoria-Jungfrau collection. Les clients savent ainsi ce qu’ils ont pour leur argent».
Idéal suisse encore accessible, Lucerne pourrait devenir le symbole d’un eldorado réservé à quelques privilégiés.







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