Tout juste 24 heures en Valais et déjà, une révolution dans mon assiette. Débarqué à Martigny chez Radu, Roumain et Daira, Mexicaine, je prends mes marques dans le pays valaisan.
Le regard bleu clair de Julia m'aide à m'orienter dans cette vallée, de Martigny à Sion. « Tu ne dis pas que je suis agricultrice, hein. Au pire, je suis jardinière. » « Cultivatrice de rêve » lui convient. Elle vient me chercher à Saint-Léonard, ville européenne selon le panneau à l'entrée du village. Mais Julia est hors norme.
Dans un lopin de terre prêté par un pote, elle expérimente des semences de l'association Kokopelli, qui s'oppose au monopole des graines Monsanto. Elle essaye de faire pousser un potager en accord avec la trilogie terre-animaux-humain. « Là je récolte les graines que nous mettrons dans des boules d'argile et que nous lancerons dans le jardin. » Une petite jungle dans laquelle Julia passe quatre jours par semaine.
A 35 ans, cette étudiante en sociologie prend le temps de vivre. Cette danseuse de l'ex-communauté Artemis de Genève travaille juste ce qu'il faut pour subvenir à ses besoins. Et pour le reste, elle troque. D'ailleurs, contre le rendement, elle ne se voit pas cultiver à grande échelle.
Valentina, une amie de Radu, œnologue roumaine, m'emmène chez sa patronne viticultrice Marie-Thérèse Chappaz, qui donne une fête pour remercier ses ouvriers. Sur les grandes tablées, des plateaux de fromages. Le fendant frais coule à flot depuis la forêt des Châtaigners. Le vin tourne dans les verres avant d'en boire une gorgée. Depuis quelques heures maintenant, le karaoké a pris le dessus sur le chant des oiseaux.
Un peu plus haut vivent Marion et Jacques, sur le domaine de Beudon, dit "les vignes dans le ciel" qui grimpent de 464 à 860 mètres. Pour aller chez eux, ni route ni chemin : un téléphérique qui surplombe le vignoble de six hectares. « Cinq officiellement, mais le terrain est en dénivelé », rectifie Jacques. Marion, en coupant les tiges de ses légumes tout juste ramassés, m'expliquent que même dans des paniers bio, ces gabarits de carottes ne seraient pas acceptés.
Lui est viticulteur. Et donne son cahier des charges au caviste pour un vin 100% bio. « Pas de levure chimique. » Il doit prendre les responsabilités de la récolte pour utiliser sa levure. Aujourd'hui, son vin s'exporte. Une nécessité depuis une dizaine d'années, face à l'ouverture des frontières et à l'arrivée des vins étrangers sur le marché suisse. Même si Jacques l'avoue, exporter est en contradiction avec l'éthique d'un produit bio. Il plaisante : "Il y a des bâteaux qui arrivent pleins, il faut bien remplir les containers pour leur trajet de retour."
Marion précise : « Une fois, nous avons envoyé des bouteilles de dégustation en France, le restaurateur a dû payer 48 euros pour recevoir le colis. En Italie, le vin a été inspecté pour quelques bouteilles importées. » Dans les salons internationaux de "Renaissance du terroir", un Australien prend Jacques pour un fou en voyant la taille de son exploitation. Et lui, en voyant ses 250 hectars, de lui renvoyer le compliment : « You are crazy. »
Jacques ne fait pas du bio, mais du biodynamique, en respectant le cycle des astres et la terre. Parce que derrière leur travail, c'est la santé publique qui est en jeu. Comme Julia, Jacques et Marion rappellent deux principes oubliées : le rapport à la nature et l'autodestruction humaine « avec tous ces produits en -cide ».
Ce soir, direction le chalet d'un apiculteur, près de Sion.
A suivre...
Photos : Un grand merci à Radu Negoescu pour son aide précieuse.

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