Plurilinguisme. Ce village grison de 200 âmes, est le point de rencontre d'une multitude de langues.
Alissa trône sur les genoux de sa mère. A tout juste sept mois, les paris autour de son premier mot vont bon train. "Elle m'a appelé 'nonno'" affirme Giancarlo Torriani, son grand-père, avant d'être couper par sa fille Giovanna: "Certainement pas, ça sera d'abord 'mama'!"
Hors mis la personne qu'elle nommera, nul ne sait la langue que la petite choisira. Dernière-née d'une lignée d'hôteliers, elle aura le choix entre l'allemand de sa mère, le portugais de son père, l'italien de son grand-père, l'anglais de sa grand-mère et le romanche parlé dans la vallée.
Giancarlo va se tirer un café derrière le bar. Il est sur le point de déscendre à Savognin, chef-lieu de l'arrondissement de Surses. "Plus bas je parle le romanche de la région de l'Oberhalbstein, c'est-à-dire le surmiran'", explique-t-il en suisse-allemand avant de données des instructions à un employé en italien.
Comme la plupart des villageois, ses ancêtres viennent du Bergell, l'une des quatre vallées des "Grigioni italiani". Prenant un ton solennelle Giancarlo raconte: "D'abord ils venaient sur cette montagne avec leur troupeaux pour la transhumance. Au fil des années il se sont sédentarisés et ont construit le village qui est le seul italophone sur le versant nord des Alpes." A son grand regret, la langue allemande est en train de se substituer à l'italien, parlé traditionnellement dans le village.
Italien en perte de vitesse
Le chancelier communal Luzi Giovanoli le confirme. Debout dans un guichet entièrement vitré, il ne peut que constater le retrait de l'italien: "C'est au nord du canton que l'on trouve le plus de travail d'une part et de l'autre nous perdons le contact avec le Bergell italophone. Mon père connaissait encore toute la parenté."
Toujours dans le flambant neuf "Municipio", mais à l'autre bout de la pièce, Nathalie Carisch distribue prospectus et cartes géographiques au centre d'informations touristiques. De langue maternelle allemande, elle est venue travailler dans la région pour le tourisme qui est la première source de revenu au village. De son expérience, ce sont surtout les Suisses-Alémaniques et les Allemands qui passent dans la région.
La transition se fait progressivement. Quelques années auparavant le protocole de l'assemblée communale était encore écrit en italien. Aujourd'hui il est uniquement téléchargeable en allemand sur le site de la commune. Ce qui incite deux internautes à se disputer sur Wikipédia quant à l'exclusivité de l'italien en tant que langue communale.
Langues officieuses
Côte à côte avec ces deux langues majoritaires vivent quelques familles qui pratiquent le romanche. Angela Cortesi, tenancière du magasin "Volg", le parle avec ses enfants à la maison. Pourtant elle ne vend pas le "Posta Ladina", journal romanche d'Engadine: "Les gens y sont abonnés. Je n'arriverais pas à en écouler assez ici", explique-t-elle dans un allemand aux consonances italiennes.
Plus récemment, c'est le portugais qui a fait son entrée dans la communauté villageoise. Aussi ce n'est pas rare que l'on entende des hommes se saluer d'un "bom-dia" dans la rue. Nettoyant la bouche d'Alissa à l'aide d'un mouchoir, Giovanna explique que s'il y a encore des enfants à Bivio, c'est grâce à eux.
Elle-même mariée à un Portugais, elle voit cette immigration d'un bon oeil: "En plus voyez-vous, ma mère est anglaise." Leur première fille qui a déjà cinq ans maitrise parfaitement la langue de son père. Sur la quinzaine d'élèves de sa classe bon nombre sont lusophones: "A la récré, certains enfants parlent portugais entre eux. Peut-être qu'un jour le village sera une enclave portugaise!", ajoute la jeune mère en riant.

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