Dans la cuisine de la famille Rodriguez, des bibelots du monde entier rappellent les voyages effectués ses dernières années. "Sauce thai ou nicaraguyenne avec le riz ?", propose Mauricio. A table, Gaby, sa fille de 12 ans, le reprend lorsqu'il fait des fautes de français. Et quand Mauricio présente son fils de 17 ans, Mario, comme binational, ce dernier rectifie : "je suis Suisse". Même si, au dessus de son lit, l'adolescent a accroché un drapeau britannique et souhaite étudier la biologie marine à Liège, en Belgique.
Entre deux grillades, Mauricio raconte son histoire. Elle commence en 1910, lorsque son grand-père suisse embarque à Marseille, direction l'Amérique centrale. Il y épouse une riche salvadorienne. Deux générations plus tard, Mauricio nait d'un père communiste qui vit caché, et d'une mère qui ne jure que par ses souvenirs de vacances en Europe. Le jeune salvadorien grandit avec une idée fixe : aller vivre dans les paysages des calendriers suisses envoyés par sa tante de Solothurn. A la fin des années 80, le gouvernement helvète lui facillite ce rêve en proposant aux enfants d'expatriés d'obtenir le passeport rouge à croix blanche. Un geste suisse réalisé en pleine période d'immigration espagnole, portugaise et italienne. "La Suisse souhaitait donc renouer avec ceux qui sont Suisse, par droit du sang", rappelle Mauricio, devenu bernois, comme son grans-père.
Dix ans plus tard, c'est avec sa famille qu'il débarque à Neuchâtel, "pour offrir de meilleures chances aux enfants". Sa femme Zuny travaille comme aide-soignante, lui occupe un poste de contrôle dans l'industrie pharmaceutique. Il travaille parfois de nuit ou le week-end.
Une concession : oublier la politique
Pas de racisme, pas de problème pour rentrer chez soi le soir, une monnaie assez forte pour voyager : un luxe, en somme, inimaginable en Amérique centrale. "La vie est moins folle qu'au Salvador mais si cela ne nous convenait pas, nous ne serions pas là", résume Mauricio qui, contrairement à ses amis latinos, n'a pas du tout le mal du pays. A 46 ans, il a seulement renoncé à sa passion pour la politique. Il s'est présenté une fois pour le parti ouvrier et populaire de Neuchâtel. Sans conviction. "Ici, la politique est trop plate. Les gens rentrent de Cuba en disant que c'est formidable mais pour rien au monde ils ne quitteraient leur confort matériel." A ses cousines, qui souhaitent venir s'installer ici alors qu'elles ont des vies de reines au Salvador, Mauricio répète ce qui lui disait sa tante, vingt ans plus tôt : "Pour s'en sortir, il faut travailler dur. Et revoir ses ambitions à la baisse. Ne croyez pas qu'en Suisse, c'est l'été tous les jours."

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