Les funambules du bilinguisme
A Fribourg, terre bilingue dès ses origines, les langues n'ont pas toujours été égales. Aujourd'hui, un tiers de germanophones côtoient deux tiers de francophones au sein du canton et la capitale compte 20% d’Alémaniques, soit la même proportion que celle des Romands en Suisse.
De germanisation en francisation
La réalité des statistiques n'est cependant pas absolue. Comme au niveau fédéral, le débat linguistique est surtout émotionnel à Fribourg – et il peut être juridico-institutionnel: Ainsi, au moment de la fondation de la ville en 1157, les autorités utilisent surtout le latin et les deux langues autochtones sont en concurrence avec celui-ci. Admis au sein de la Confédération en 1481, Fribourg fut le premier canton dont les bourgeois de plein droit n’étaient pas tous germanophones.
Dès lors, comme l'explique l'historien Bernhard Altermatt dans un ouvrage paru en 2003 (La politique du bilinguisme dans le canton de Fribourg 1945-2000, Université de Fribourg), les autorités fribourgeoises firent un effort considérable pour s‘intégrer à la Confédération en tant que ville-état germanophone: "A tel point que les notables de la capitale germanisèrent leurs noms: les d'Avry devinrent les d'Affry, les Cugniet s'appelèrent dorénavant Weck, les Dupasquier Vonderweid et ainsi de suite." En contre-réaction, s'en suivent plusieurs régimes linguistiques alternant reconnaissance pratique et discrimination ouverte de l’allemand, sans pour autant entraîner des conséquences au niveau démographique. Depuis 1803, date à laquelle le canton atteint ses limites territoriales actuelles, le pourcentage reste stable autour des deux tiers de francophones et d'un tiers de germanophones, avec un avantage durable pour le français qui se montre plus vital que l’allemand dans la plupart des régions.
La formation et l’éducation – fleurons fribourgeois
Depuis une vingtaine d’années, le canton a multiplié les efforts d'encouragement du bilinguisme. Exemples en la matière, l’Université et les hautes écoles offrent de nombreux cursus et diplômes bilingues, et le Collège St-Michel a contribué en première ligne à la reconnaissance de la maturité bilingue en 1995. Quant au Collège Ste-Croix, il est le seul en Suisse à offrir un cursus "double langue maternelle" qui permet de suivre des cours de langue française et allemande en première langue. Sa rectrice, Christiane Castella Schwarzen, est fière du succès que connaît le programme "tandem" qui réunit plus de 100 élèves francophones et germanophones et qui favorise la discussion en duo, à tour de rôle dans les deux langues maternelles. Le collège entretient également des liens étroits avec les gymnases Stadelhofen et Neue Promenade à Zurich ainsi qu'avec des écoles de Fribourg-en-Brisgau. Christiane Castella Schwarzen regrette cependant le manque de collaboration avec des établissements romands et français pour permettre également des échanges linguistiques aux germanophones.
L'avantage des bilingues dans la vente
L'horloger Robert Grauwiller gère une équipe 100% bilingue. Il regrette que bon nombre de clients germanophones préfèrent faire leurs achats à Berne : "Au centre ville, on néglige quasi un tiers de la clientèle potentielle." Dans cette horlogerie-bijouterie de tradition, on recrute par conséquent de préférence des bilingues.
Même son de cloche chez Manor. Son sous-directeur Bernard Schneegans est Alsacien par le père et St-Gallois par la mère. Sur le badge en-dessous de son nom, il affiche fièrement deux langues: "Si l'on veut que nos clients alémaniques ne désertent pas la ville de Fribourg pour aller à Berne, il faut que d'autres commerces travaillent dans cette direction." La décision de reprendre le modèle de la plaquette indiquant par des drapeaux les langues parlées par le vendeur est née dans la filiale de Fribourg. Le personnel bilingue y est très recherché: "Ce n'est pas la condition sine qua non mais c'est le gros plus sur un CV".
Politique réticente
Il n’en reste que la ville de Fribourg est une commune qui se veut officiellement francophone. Reconnu par les autorités cantonales (Constitution, tribunaux, gouvernement) et par le parlement de la ville, le bilinguisme peine à être adopté par le Conseil communal de la capitale. D’où le désir du Groupe de travail des Fribourgeois germanophones (DFAG), et de son président Josef Vaucher, de relancer le débat sur le bilinguisme administratif et, notamment, sur la double appellation de la gare CFF « Fribourg-Freiburg », tel que cela se fait p. ex. à Bienne, Sierre et bientôt à Morat. De l'autre côté, la Communauté romande du pays de Fribourg (CRPF) a pour but de veiller au respect des droits des personnes de langue française du canton et affirme sur son site internet: "Un bilinguisme officiel ne peut être instauré que si la minorité linguistique représente au moins 30% des habitants de la commune." On peut alors légitimement se demander sur quel pourcentage se fonde la reconnaissance et le respect des langues et communautés « latines » au sein de la Suisse plurilingue. Deux poids, deux mesures ?
En résumé, la politique des langues fribourgeoise rime plutôt avec immobilisme qu’avec dynamisme. L'élection du bilingue Thierry Steiert au Conseil communal de la capitale cantonale, représente-t-elle le signe d'une évolution en la matière? Steiert est en effet le premier germanophone depuis Nicolas Wassmer (1991-1996) et Nicolas Deiss (1997). Il a promis de s'engager pour les intérêts des germanophones mais reste partagé sur la question du bilinguisme officialisé.
Quoi qu'il en soit, Fribourg reste encore loin de la représentation proportionnelle telle qu’on la retrouve par exemple au sein du Conseil fédéral à Berne…
Innovation. Chez Manor des badges indiquent les langues parlées par le vendeur.

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