C'est au café des Marronniers, une terrasse ombragée de Moudon, que je fais le point sur ces derniers jours, au beau milieu du canton de Vaud. Un poste de télévision y diffuse en fond sonore les actualités espagnoles et je tente d'y trouver l'inspiration de mon billet.
« Tu ne tiendras jamais jusqu'à vendredi dans ce trou », m'avait on mis en garde à Yverdon. Une indication lancée comme un défi. Pourtant dès mon départ mardi matin de la place Pestalozzi, l'aventure est imprévisible. La veille, j'ai rencontré Cécile, responsable l'antenne nord-ouest de l'Etablissement Vaudois de l'Accueil des Migants 8Evam) à Yverdon. Quand je lui dis que je la rejoins le lendemain en vélo à Moudon, elle me répond qu'elle m'accompagne.
6h45 pétante, nous voilà donc toutes deux à boire cafés et jus d'orange afin de se motiver pour la route vallonnée. Juste le temps que Cécile me raconte que son frère vit en Espagne, sa mère aux Açores et son père au Brésil. Un entourage famillial qui n'est pas étranger aux migrations. Trentenaire toute pimpante, elle me conseille la lecture du récit du journaliste italien Fabrizio Gatti, Bilal, sur la route des clandestins.
Itinéraire en main, notre ascension est récompensée par un panorama sur les Alpes, laissant dernrière nous le Jura. Nous allons passer la journée dans les immeubles de l'Evam à la sortie de Moudon. De café en café, je rencontre les demandeurs d'asile déboutés ou dans l'attente d'un permis de travail. Je discute surtout avec femmes et enfants dans l'idée d'un reportage. Ils préparent l'accueil de Micheline Calmy-Rey, présidente de la Confédération, lors du 1er aout prochain.
Quand je quitte les deux immeubles de l'Evam, à la sortie de Moudon, une mégère m'houspille alors que je dépose mon vélo avec tout mon bazar sur le porte bagage : « Non mais ma ptite dame, vous vous croyez chez vous ? C'est une terrasse privée ici. » Je reprends mon biclou et passe mon chemin. « Cité de bon accueil » dit la devise de la commune.
Ellogio de la biciclitta.
Heureusement, Angelo, la cinquantaine, qui m'héberge pour ces quelques jours dans sa famille camerounaise-colombienne, rattrape cette mauvaise première impression. Cet Italien se présente comme « Citoyen du monde », nom de l'association qu'il est en train de fonder. Ce voyageur qui a touché à des métiers variés, passant du poste de conseiller financier à celui de camionneur, souhaite mettre en réseaux des initiatives positives du monde entier. Et pas seulement des pays riches vers les pays pauvres. Nous parlons mouvement Slow, il me comente le climat de crise oportun pour changer des choses à l'échelle locale et me donne toute une bibliographie pour occuper mes longues soirées d'hiver, dont Energie et équité, d'Ivan Illich.
Monsieur Moudon
Le lendemain, je retrouve Claude Vauthey, le secrétaire municipal dans son bureau de l'hôtel de ville qui rendrait jaloux les plus grands collectionneurs de babioles en tous genres. Il vient de dépasser les 25000 dédicaces envoyées par des personnalités diverses, d'Obama à Beckham. Voilà peut être pourquoi il souhaite mettre un point d'honneur à accueillir le 5000ème habitant moudonois. Son rire facile et son sens de l'accueil font de lui Monsieur Moudon, au carnet d'adresse digne de l'annuaire téléphonique de la région.
Jan, pasteur hollandais qui sillonne le canton en scooter
Il y a également le pasteur, Jan, hollandais d'origine, qui me fait visiter le temple Saint Etienne jusqu'à la charpente. Il me montre l'espace dédié aux pélerins de Saint Jacques qui passent par Moudon, puis m'emmène à l'auberge des Douanes pour parler soutien aux immigrants déboutés de leur demande d'asile. Lui sillonne le canton sur un scooter après avoir traverser le monde à vélo.
Magadis, surplombe Moudon depuis sa ferme
Et puis, il y a Magadis, femme politique de droite qui représente l'UDC mais que les Verts ont sollicité suite à la mise en place de panneaux solaires sur le toit de sa ferme. Cette agricultrice se définit davantage dans la ligne du Parti des Paysans, Artisans et Indépendants, ex-UDC. Elle m'explique sa passion pour la politique, son dégoût pour Le Pen, la distance entre les campagnes des politiciens de Zurich et le quotidien de Moudon, les sans-papiers albanais qu'elle a accueilli pour travailler dans sa ferme, ses quatres enfants... Son histoire, en somme.
Et bien d'autres encore...
Et je pourrais continuer longtemps, avec Manu, par exemple, ce Portugais né en banlieue parisienne avant de retourner vivre dans le nord du Portugal puis de partir, un beau jour, pour la Suisse, contre l'avis de son père. Un itinéraire qui le conduit à appartenir« aux 7 millions de Portugais qui travaillent le monde ». Manu, qui, aujourd'hui, est président du groupe Suisse étrangers de Moudon.
Cette ville est attachante, certainement étouffante, comme toute bourgade de cette taille. C'est ce qui me plaît : cette vie sociale dans les cafés ouvriers et les bistrots du coin où tout le monde se connait.
Une concentration d'étrangers loin des discours de l'UDC
Mais si quelques uns ont choisi d'y vivre, d'autres y sont plus par défaut, sans s'en plaindre pour autant. D'où la concentration d'étrangers, qui contrairement aux propos de Christoph Blocher que rapportent le quotidien vaudois 24 heures, sont là non pas pour "voler l'emploi et faire augmenter les loyers" mais parce qu'ils exercent les activités où la main d'oeuvre suisse fait défaut.
D'ailleurs, qui rêve de venir vivre à Moudon ? Dans les villages avoisinants, tout un chacun me martelait la réputation de cette ancienne capitale cantonale, comme le pot de chambre vaudois. Et les conseillers municipaux le répètent dans des phrases à l'emporte pièce : "Ici rien attire mais tout retient."
Sans la richesse de tous les "étrangers" que j'ai pu rencontrer à Moudon comme ailleurs, la Suisse verrait donc peu de nouvelles constructions, un système de santé qui s'effondre, moins de cafés ou de restaurants ouverts, une restriction de transports de marchandises ou de personnes.
En bref, sans étranger, la croix suisse serait en berne.

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