Média. Al Jazeera, forte de près de 40 millions de
téléspectateurs, largement respectée en occident, s’est imposée en treize ans
comme la télévision n°1 au Moyen-Orient. Désormais groupe audiovisuel, elle
compte depuis 2006 une version anglaise. Reportage au cœur du phénomène à Doha,
capitale du Qatar.
Pendant que la rédaction d’Al Jazeera English s’active, la présentatrice Jane Dutton est en
direct.
Antonino Galofaro
Derrière de hautes grilles, les
bâtiments bleus et blancs se dressent près du rond-point au nom symbolique de
« Television », au cœur de Doha. Un poste de sécurité laisse place à
une route de quelques dizaines de mètres. Sur la droite, Al Jazeera Satellite Channel, la principale chaîne en arabe du
groupe audiovisuel Al Jazeera Network,
et sur la gauche, Al Jazeera English,
son dernier né, où les responsables nous font bon accueil.
Des dizaines de personnes
fourmillent dans les locaux. Il est 15h, l’heure du journal en direct. La
présentatrice Jane Dutton est prête, les six caméras positionnées : le
direct est lancé. En attestent les nombreux écrans plats aux murs des studios, tous
réglés sur Jane Dutton.
Sortant de réunion, John Pullman,
responsable des informations à l’antenne d’Al
Jazeera English, semble stressé et fatigué, mais satisfait. « Nous ne
sommes pas simplement la traduction d’Al
Jazeera Satellite Channel, mais une réelle chaîne d’information
indépendante et internationale. » Aujourd’hui forte de 1200 employés, dont
près de 350 journalistes, la chaîne est pourtant toute jeune. Née des lauriers
de son aînée en 1996, elle est lancée le 15 novembre 2006 et arrose directement
80 millions de ménages à travers le monde. « Du jamais vu dans l’industrie
de la radiodiffusion » glisse, sourire en coin, Christina Aivaliotis,
représentante du département des relations média et internationales du groupe.
John Pullman, responsable des informations à
l’antenne d’Al Jazeera English.
Sur le Moyen-Orient depuis le Moyen-Orient. « Notre
mission est simple : faire de l’information internationale en anglais, en
étant basé au Moyen-Orient » explique John Pullman. « Nous voulons y
casser le monopole des grandes chaînes européennes et américaines. »
Malgré tout, une ambiance plus occidentale qu’arabe règne dans les studios.
« S’il y a une majorité
d’occidentaux, c’est parce que nous sommes une chaîne en anglais, et qu’il est
indispensable de savoir parler cette langue pour travailler chez nous » explique
le responsable, lui-même anglais. « Plus de cinquante nationalités sont
néanmoins représentées dans nos équipes. » Dès lors, quel point de vue
adopte la chaîne et comment les journalistes s’y plient et travaillent ?
John Pullman tente une explication : « Vu notre large public cible –
toutes les anglophones du monde –, il n’est vraiment pas évident de définir
notre point de vue. Nos journalistes doivent cependant se conformer aux
standards internationaux du métier. » Ainsi, honnêteté, équité et crédibilité
s’imposent au quotidien. « Comme en Occident », dit-il poliment, et
comme l’exige le code éthique de la chaîne.
Une ambiance plus occidentale qu’arabe règne dans
les locaux.
Al Jazeera,
« paradis des journalistes » ? Assis à son bureau, John
Pullman s’enthousiasme. « C’est d’ailleurs à cause de cette crédibilité
qu’Al Jazeera est une véritable
révolution dans le paysage médiatique arabe. Notre chaîne a été la première
télévision arabe à donner la parole aux Israéliens. Cette ligne nous
différencie de tous les médias arabes. » John Pullman assure même qu’Al Jazeera offre la « plus grande
liberté d’expression. » Selon Christina Aivaliotis, « l’émir du
Qatar nous laisse libres et, de plus, nous ne sommes soumis à aucune contrainte
publicitaire. » Heureuse TV ! John Pullman n’est cependant pas dupe : « Sans
l’enthousiasme pour l’information de cet émir en particulier, une telle
télévision n’existerait simplement
pas. »
Tout n’est cependant pas rose au
pays d’Al Jazeera Network. La groupe a été accusé de faire
la part belle à l’organisation terroriste Al-Qaida. Critique fondée ? Réponse
habile de Christina Aivaliotis : « D’un côté, on nous reproche d’être
pro-islamiste, parce que nous diffusons des vidéos de Ben Laden, et de l’autre,
on nous dit pro-occidental, car nous ne proposons que quelques minutes de ces
vidéos. » Et conclusion logique, mais bien fondée : « Cela
montre que nous faisons bien notre travail ! Seules les parties que nous
jugions intéressantes et qui ne faisaient pas de propagande ont été diffusées,
dans un soucis d’équité. »
Adulé par les Qataris et leur gouvernement et fièrement adopté par la
population arabe, le groupe audiovisuel « est désormais ancré dans le
monde arabe », conclut John Pullmann, très serein. Mais très pressé :
il part déjà pour une autre réunion.