Place Pépinet, 10h23. Le thermomètre affiche 21 degrés. Rentré de Nicosie hier soir, gelé par la climatisation frigorifique de l'avion et la fraîcheur des nuits helvétiques, le choc est plutôt brutal. Ce matin j'ai fait un tour en ville, rien n'a changé, il y a toujours autant de travaux. Je n'ai pu m'empêcher de me demander qui et quoi j'irai interroger si je devais blogtrotter ici... tout en appréciant le fait de me balader sans appareil photo, sans camescope et sans laptop. Pour calmer les esprits, direction libraire et achat compulsif de bouquins, plus de pages que je ne pourrais jamais lire cette année... Certains se vengent sur le chocolat, moi c'est sur les livres.
De retour chez moi, j'ouvre les pages de La Méditerranée de Braudel, tourne et retourne les feuillets à la recherche d'indices, de réponses, d'un soutien. Comment définir ce voyage, comment définir le monde qui s'étire des antiques colonnes d'Hercule jusqu'aux côtes moyen-orientales? La première ligne dit tout: J'ai passionnément aimé la Méditerranée... Oui, j'ai passionnément aimé la Méditerranée, mais pas parce que, à l'instar de Braudel, je suis venu du Nord, mais bien parce que toutes les régions que j'ai traversées ont fait vibrer une corde depuis toujours en moi, une identité commune. J'ai passionnément aimé la Méditerranée - et je l'aime encore de plus belle après ce voyage - parce que j'ai eu la chance - merci l'Hebdo, de tout coeur - de pouvoir réaliser le rêve d'écrire un univers auquel je voue un attachement viscéral, familial. Parce que j'ai eu des compagnons de route - à distance et chacun dans leur propre itinéraire certes - qui partagaient cette même envie de découverte, de dépassement et d'honnêteté rédactionnelle. Parce que j'ai eu l'honneur d'avoir un public - famille, amis et inconnus - qui, j'ose espérer, m'a lu et a aimé me lire. Dans tous les cas, qui a découvert avec moi, presque en temps réel, de quoi est faite cette Europe du sud, ces zones limitrophes floues baignées par des eaux de légende et colorées par une richesse culturelle sans égal.
J'aime passionnément la Méditerranée, parce que le matin, en Sicile, on déjeune au bar avec un cornetto et une granita; parce que dans le sud, les peaux sont usées, marquées par le soleil et le travail de la terre; parce que la générosité est servie sur un plateau doré par des gens qui gagnent moins de 1000 euros par mois; parce qu'on a le sens du secret et des commérages sur les bancs des places; parce que la cuisine si simple de tapas, caponata, pasta con le sarde, limoncello, pastizzi aux amandes et ricotta, haloumi, tomates, pêches, figues de barabarie et autres délices vous révolutionnent les papilles gustatives et vous rappellent le goût des traditions; parce que les nouveaux venus sont d'abord perçus avec méfiance, avant de devenir les meilleurs amis; parce que les maisons ne sont pas finies; parce que le Maltais parle une langue unique et totalement folle, entre arabe, anglais et sicilien; parce qu'il fait déjà 32° à 9h du mat' dans le village de Lemithou, dans le Troodos; parce que les barrières de Melilla, frontière concrète Europe-reste du monde, sont électrifiées et font plus de 6 mètres de haut, tandis que les autorités locales - hispano-marocaines - jouent au bakshish et à l'autruche; parce que les glaces sont les meilleures au monde; parce les visages sont teintés d'Orient et de culture arabe mais que les identités sont andalouses, siciliennes, maltaises ou chypriotes parbleu!; parce que les touristes anglais posés sur leurs linges de plage en plein midi ressemblent à des écrevisses; parce que mon cousin ne sort jamais sans son kilo de gel, version moderne de la gomina; parce que le passage à l'euro, pour les petits travailleurs et familles modestes d'est en ouest, rime avec crise économique et la vie est dure mon frère; parce que Padre Pio veille sur vous tous, que le pèlerinage du Kykkos est un vrai business et que Dieu se manifeste même sur des troncs d'oliviers; parce que le vin du sud, mes amis, est un concentré de cette nature si belle dans un palais sensationnel; parce que les femmes du sud, mes amis, elles aussi sont un concentré de beauté sensationnelle; parce que les règles de circulation routière ne signifient plus rien une fois passé le 40ème paralèlle; parce que la corruption est de mise et que la plupart des politiciens s'en mettent plein les poches; parce que quand je dis que j'ai des racines siciliennes on me surnomme il Padrino della mafia; parce que le chauffeur du bus entre Larnaca et Nicosie braille en grec dans son téléphone mobile, une main sur le volant et le regard distrait, alors qu'il transporte une trentaine de passagers; parce qu'il existe encore des barbiers à l'ancienne, dans des locaux exigus avec un fauteuil en cuir usé, un after-shave mentholé et le fameux rasoir monolame; parce que les mentalités sont un mélange de progressisme, de pragmatisme et surtout, de fatalisme sans doute lié à la chaleur accablante du mezzogiorno; parce que les magasins sont fermés de 13h à 16h30, heure de la sacrosainte sieste, pratique culturelle universellement méditerranéenne; parce que les routes sont dans un état lamentable; parce qu'il est facile et même apprécié pour un jeune de discuter pendant des heures avec la génération des vétérans, d'aller saluer le cousin du cousin de l'oncle du frère de votre père, chose qu'on ne voit jamais dans nos contrées; parce que le tu est de rigeur dans les deux sens d'une conversation; parce que le respect se mérite et que la famille est sacrée; parce qu'entre l'Andalousie, Ceuta, Melilla, la Sicile, Malte et Chypre, je suis bien emprunté pour vous dire ce qui change et ce que j'ai préféré, car, simplement, ... j'aime passionnément la Méditerranée!
"La Méditerranée n'est même pas une mer, c'est un "complexe de mers", et de mers encombrées dîles, coupées de péninsules, entourées de côtes ramifiées. Sa vie est mêlée à la terre, sa poésie plus qu'à moitié rustique, ses marins sont à leurs heures paysans; elle est la mer des oliviers et des vignes autant que celle des étroits bateaux à rames ou des navires ronds des marchands, et son histoire n'est pas plus à séparer du monde terrestre qui l'enveloppe que l'argile n'est à retirer des mains de l'artisan qui la modèle." (Braudel, La Méditerranée, éd. Livre de Poche, 1990, p.12).
Merci de m'avoir accordé l'opportunité de réaliser ce rêve, de m'avoir lu, d'avoir réagi et d'avoir, ne serait-ce qu'un peu, aimé vous aussi passionnément cette Méditerranée...
Michael De Pasquale






























